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LES DISCOURS CASUISTIQUES L’ARGUMENTATION CASUISTIQUE DANS LA THÉOLOGIE MORALE CATHOLIQUE

Cahiers N°32 – RRJ 2018-5

APPLICATION AU JEÛNE EUCHARISTIQUE

Serge BOARINI

Professeur agrégé (Lycée de l’Oiselet. 38300), Docteur à Aix Marseille Univ

Abstract

The paper intends to demonstrate that moral cases are basically language matters and that they are the result of speech. Therefore our concern is not casuistry as moral theological study but speeches in which cases are exposed, dealt with and solved. In order to illustrate our purpose, examples will be chosen among cases dealing with breaking the Eucharistic fast in the Catholic tradition. The paper tries first to develop the modelisation of casuistical reasoning, then it lists some ways in which actions are described according to different modalities with the help of topoï, finally it presents a typology of some specific reasonings which are employed in casuistical speeches. The main condition for such speeches is a discursive memory which allows a common understanding of moral representations and of moral practices

INTRODUCTION

« lentement, mais pas trop lentement »
T. Bernhard, Le Faiseur de théâtre, 2e scène
La contribution portera sur le discours casuistique, non sur la casuistique. L’hypothèse retenue envisage que la casuistique produit des discours et qu’elle est exprimée par ces discours. Il sera question des discours casuistiques et non pas des textes casuistiques seulement : seront considérées les conditions de production et de réception du texte1« Parler de discours, c’est considérer la situation d’énonciation-interaction toujours singulière et l’interdiscursivité dans laquelle chaque texte est pris », J.-M. Adam, La linguistique textuelle…, « Cursus », Paris, Armand Colin, 2005, p. 28 ; « […] un discours est un énoncé caractérisable certes par des propriétés textuelles, mais surtout comme un acte de discours accompli dans une situation particulière (participants, institutions, lieu, temps) […] », J.-M. Adam, Éléments de linguistique textuelle…, « Philosophie et langage », Liège, P. Mardaga, 1990, p. 23. – notamment les destinataires engagés dans leurs situations, avec leurs croyances et leurs pratiques saisies dans un ensemble de vies, du plus large au plus étroit : culture, société, communauté de foi, organisation en ordres religieux. Comme tout discours, la casuistique mobilise des dispositifs de mise en place des énoncés ; elle recourt à des types d’enchaînement entre ces énoncés et à des modes d’argumentation ; elle emploie des systèmes de guidage de la compréhension du lecteur : « […] comment lirions-nous l’Ulysse de Joyce s’il ne s’intitulait pas Ulysse ? »2G. Genette, Seuils, « Poétique », Paris, Éditions du Seuil, 1987, p. 8.. Ce n’est donc pas de la casuistique en tant qu’étude des relations des normes au cas dont ces pages traiteront. Seront considérés, au sein du discours casuistique (en tant que genre, lui-même appartenant au type de la littérature théologique) et au sein des discours casuistiques (en tant que productions diverses)3Sur les différents usages de « discours », D. Maingueneau, Analyser les textes de communication, « Lettres Sup », Paris, Armand Colin, 2007, p. ., les moyens par lesquels les cas sont énoncés d’une part, et les procédures par lesquelles le traitement des cas est tenu pour valide d’autre part. Il ne s’agit donc pas de la casuistique en tant qu’activité religieuse ou sociale, celle du prêtre recevant l’aveu du pénitent ou celle du canoniste rendant au prêtre les avis que celui-ci avait sollicités. La casuistique sera étudiée ici en tant qu’elle est inscrite dans les productions d’énonciation : consultations, entrées de dictionnaires, recueils de cas.
Davantage, la contribution traitera des raisonnements dans les discours casuistiques, et non des raisonnements de la casuistique ni des raisonnements dans la casuistique4Cette communication reprend, développe et prolonge celle prononcée au colloque : L’épreuve de la limite. Tempérance, abstinence et religion, Arras, 14-15 mars 2018, « La rupture du jeûne eucharistique comme expérience de la limite. Une étude casuistique ». À paraître. Les conseils et les indications de Jacques Desforges, Georges Mathieu, Samy Ben Messaoud ont été très précieux. En effet, les casuistes ont parfois importé et utilisé des formes de raisonnement élaborées par d’autres disciplines : le Droit, la logique, la rhétorique, l’épistémologie. Ainsi les textes casuistiques font état de raisonnements jurisprudentiels à l’instar du Droit ; ils ont recours à l’analogie (logique) ; la formation rhétorique a inspiré un grand nombre d’entre eux ; la notion de « paradigme » est parfois invoquée – en référence avec le modèle de T. S. Kuhn (épistémologie)5R. B. Miller, Casuistry and Modern Ethics. À Poetics of Practical Reasoning, Chicago, London, The University of Chicago Press, 1996, p. 21-22.. Enfin il ne sera pas non plus fait état des raisonnements de la casuistique, c’est-à-dire du modèle-type de raisonnement – ce qu’ont proposé A. R. Jonsen et
S. E. Toulmin6A. R. Jons en, S. Toulmin, The Abuse of Casuistry, Berkeley, Los Angeles, London, University of California Press, 1988, p. 35. Cette même exigence de méthode se trouvait dès les âges les plus reculés de la théologie morale. Les premières lignes de la Somme de Raymond de Peñafort (ca 1175-1275) esquissaient déjà une approche rigoureuse : pour traiter des cas, il convient de recueillir et d’étudier les avis des auteurs et des prédécesseurs7« […] praesentem Summulam ex diversis auctoritatibus, & Majorum meorum dictis diligenti studio compilavi […] », R. de Peñafort, Sancti Raymundi de Pennafort ordinis praedicatorum Summa…, Veronae, Ex Typographia Seminarii, apud Augustinum apud Augustinum Carattonium, 1744, p. 1..
Le champ de cette étude est celui des raisonnements mis en oeuvre par les discours casuistiques. Or les structures de ces raisonnements ne sont pas toutes explicitées, qu’elles soient portées par des dispositifs du discours ou qu’elles soient employées sans être identifiées par les casuistes. La contribution a pour ambition de dégager et de modéliser quelques-uns d’entre ces raisonnements, de montrer quelles constructions argumentatives, celles qui concernent la modalisation, ont été élaborées pour traiter les questions casuistiques, enfin de présenter quelques types d’arguments mis en oeuvre. Après la présentation des modèles d’argumentation implicites dans les discours casuistiques (modélisation), quelques-unes des lois de passage, celles portant la certitude des données vers la conclusion (modalisation), seront exposées. Enfin quelques types de raisonnement explicites seront décrits (typologie). Ce parcours a pour ambition de montrer que la casuistique déploie un mode d’argumentation véritable et original et de lui reconnaître le statut d’une discipline du raisonnement.

I. Définitions. champ des exemples

Avant d’aller plus avant, les termes principaux qui seront utilisés doivent être définis, et le champ des différents exemples choisis pour servir d’illustrations doit être justifié.
Définitions
Comme le propos portera sur la casuistique en tant que discours, il est nécessaire d’apporter les précisions requises pour comprendre en quel sens seront utilisés les termes par la suite, et de distinguer quelques-uns d’entre eux.
Discours, énoncé, énonciation. La casuistique catholique est une discipline qui s’est développée avec l’obligation de la confession auriculaire (Latran IV, 1215). Cette confession a été mise en forme par des codes du langage ; le recueil de l’aveu des pénitents a fait l’objet de prescriptions rigoureuses : il s’agissait de faire dire et de faire bien dire l’aveu8S. Boarini, « De l’énonciation du cas. Une étude casuistique », Revue historique de droit français et étranger, n° 80 (2), avril-juin 2002, p. 188-191.. L’aveu est à la fois le produit de l’énonciation et ce qui est contenu ou signifié par un énoncé. L. Guespin donne de l’énoncé cette définition : « […] l’énoncé, c’est la suite des phrases émises entre deux blancs sémantiques, deux arrêts de la communication […] »9L. Guespin, « Problématique des travaux sur le discours politique », Langages, 1971, 23, p. 10.. L’énonciation désignera la situation de production des énoncés.
Si le discours peut apparaître comme la face orale du texte, qui serait, lui, la face écrite, cette distinction de l’écrit et de l’oral n’est pas suffisante ni probante. Certains textes sont des discours : les allocutions ; certains discours sont des textes : le discours de Périclès, rapporté ou transposé par Thucydide. Le discours a une dimension performative : « […] le discours consiste en ceci que quelqu’un dit quelque chose à quelqu’un sur quelque chose selon des règles »10P. Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, « Points Essais », Paris, Éditions du Seuil, 2000, p. 229.. D. Maingueneau propose cette différence : le discours est la : « […] trace d’un acte de communication socio-historiquement déterminé »11D. Maingueneau « Discours », in P. Charaudeau, D. Maingueneau, Dictionnaire d’analyse du discours, Paris, Édition du Seuil, 2002, p. 186.. Le discours inclut le texte dans son contexte. Mais cela donne la fonction du discours et non sa nature. L. Guespin apporte alors cette définition : « […] le discours, c’est l’énoncé considéré du point de vue du mécanisme discursif qui le conditionne »12L. Guespin, ibid.. Il n’y a donc pas solution de continuité entre l’énoncé et le discours ; le discours conditionne la production des énoncés. Se retrouve sans doute ici la définition, parfois contestée13D. Maingueneau, « Énonciation et analyse du discours », Corela, 2016, HS-19, p. 6-7., de M. Foucault : « On appellera discours un ensemble d’énoncés en tant qu’ils relèvent de la même formation discursive […] »14M. Foucault, Archéologie du savoir, « Tel », Paris, Éditions Gallimard, 1969, p. 161.. D. Maingueneau décline un ensemble de propriétés du discours : son organisation est transphrastique ; il est orienté, interactif, contextualisé, pris en charge, régi par des normes, engagé dans un processus d’interdiscours15D. Maingueneau, in op. cit., 2002, p. 187-190. Et très certainement, dans les dictionnaires et les recueils de cas de conscience, ces mêmes propriétés se retrouvent : le jeu des références des avis rendus aux textes tenus pour des autorités relève d’un interdiscours ; la propriété d’orientation se retrouve : les avis sont produits en vue de rendre une réponse et les dispositifs langagiers sont subordonnés à cette visée ; la contextualisation se manifeste aussi bien par la narration des cas (avec le choix des noms, des lieux) que par le renvoi aux auteurs qui assoiront la décision.
Argumentation, argument, raisonnement. Les Divisions de Cicéron avancent cette définition de l’argumentation : « […] elle part de propositions non douteuses ou vraisemblables, et en tire ce qui, considéré seul, paraît douteux ou moins vraisemblable » (XIII, 46)16Cicéron, Divisions de l’art oratoire…, tr. fr. H. Bornecque, « Collection des Universités de France », Paris, Les Belles-Lettres, 1924, p. 19. L’argumentation est un mouvement de la pensée telle qu’elle peut s’exprimer dans le langage, sous la forme de propositions. Ce mouvement établit en vérité une proposition ; elle tient cette vérité d’autres propositions parce qu’elle en est issue. Encore est-il qu’elle n’est pas une proposition vraie, mais seulement une proposition qui ne peut plus être suspecte : elle est hors de doute et hors de suspicion17« Dans la conception traditionnelle des procédés d’inférence, si l’on dispose de règles permettant de transformer intégralement l’accord sur les prémisses (la vérité des prémisses) en accord sur la conclusion (la vérité de la conclusion), on a affaire à une démonstration ; si les règles ne font que rendre plus acceptable (plus plausible) la conclusion au vu de l’argument, on a une argumentation », C. Plantin, Argumenter. De la langue de l’argumentation au discours argumenté, Paris, CNDP, s. d. [1989], fiche 2, r.. L’argument est à la fois une instance (tel l’argument d’une fonction, en mathématiques) et l’énoncé légitimant une conclusion. Balthazar Gibert (1664-1741) propose cette définition : « L’argument est une pensée qui en établit une autre, par la vérité qu’elle contient, et par la liaison que toutes les deux ont ensemble »18B. Gibert, La rhétorique ou les règles de l’éloquence, « L’âge des Lumières », Paris, Champion, 2004, p. 103. Un raisonnement est un processus de la pensée, codifié, qui prétend à la cohérence ; un argument peut n’être que plausible ; il peut entrer dans différents raisonnements ; il fait partie d’un discours.
Discours casuistique. Pour définir un discours casuistique, il faut déterminer quand et par quoi il commence, quels sont les marqueurs qui annoncent son exposé (les embrayeurs) et lesquels en signalent la clôture. Pour le propos présent, il importera de préciser quel sera le segment découpé dans l’argumentation, et de justifier le choix de ce segment. Le paratexte19« Le paratexte est donc pour nous ce par quoi un texte se fait livre et se propose comme tel à ses lecteurs, et plus généralement au public », G. Genette, op. cit., 1987, p. 7. Voir G. Genette, Palimpsestes, « Points », Paris, Éditions du Seuil, 1982, p. 10. et le péritexte20« Un élément de paratexte, si du moins il consiste en un message matérialisé, a nécessairement un emplacement, que l’on peut situer par rapport à celui du texte lui-même : autour du texte, dans l’espace même du volume, comme le titre ou la préface, et parfois inséré dans les interstices du texte, comme les titres de chapitres ou certaines notes ; j’appellerai péritexte cette première catégorie spatiale, certainement la plus typique […] », G. Genette, op. cit., 1987, p. 10. donnent des indications pour cette délimitation, et ils permettent de se repérer – comme le font les titres des entrées dans les Dictionnaires de cas de conscience –, de baliser le commencement du discours du cas et d’en indiquer la fin.
Exemples. Les exemples choisis pour illustrer le propos ont un même thème commun : le jeûne eucharistique dans l’Église catholique. En effet ce précepte est très clair21« Suivant les lois et la pratique constante et générale de l’Église, on ne doit recevoir l’eucharistie que lorsqu’on est à jeun », M. André, Cours alphabétique et méthodique de droit canon…, t. 3, 1852, Paris, Chez l’auteur et à la Librairie catholique de F. Boullotte, p. 441., son application est incontestable22« […] il consiste à n’avoir rien pris, ni solide ni liquide, ni comme nourriture, ni comme remède, depuis minuit », id. et elle ne souffre aucune exception – même en cas de binage23« Il est inutile d’observer que le prêtre qui célèbre deux messes doit être entièrement à jeun, et que, par conséquent, si, par inadvertance, il avait pris les ablutions, il serait obligé d’omettre la seconde messe », M. André, op. cit., t. 1, 1852, p. 430.. Cependant des exceptions, autres que le viatique, ont été soumises à l’examen et ces exceptions concernent des situations ordinaires. La construction d’un modèle casuistique dans ses dimensions argumentatives et discursives apparaît avec plus de netteté puisque, pour autoriser une pratique généralement réprouvée par des textes les plus établis, il est nécessaire de mobiliser tous les ressorts de l’argumentation.
Dès lors comment les discours du cas sont-ils élaborés, qui portent sur la difficulté de déterminer si le jeûne eucharistique a été rompu ?

II. Modélisation

La justification de la rupture légitime du jeûne eucharistique se trouve dans trois sortes de textes au statut, à la finalité et aux usages différents. Trois registres argumentatifs différents seront exposés et comparés : une consultation avec ses deux versants canonique et théologique ; un dictionnaire de cas de conscience ; une conférence ecclésiastique. Chacun de ces registres déploie des dispositifs argumentatifs propres à rendre acceptable la rupture du jeûne. Il s’agit d’une part de déterminer s’il existe des approches argumentatives communes et, s’il y en a, d’indiquer lesquelles, d’autre part, et secondairement eu égard au propos de cette étude, d’apprécier l’incidence entre le registre argumentatif et le public des destinataires et des destinateurs : comment la présence d’un auditoire spécifique agit sur la mobilisation argumentative du discours ? La mobilisation désigne ici le recrutement sélectif d’arguments et la mise en mouvement des arguments déployés dans une même unité sémantique.
Les consultations. Le propre de ce genre est de rendre dans un récit les caractères d’une situation effective, où se sont rencontrés des agents – ceux pour qui on consulte, ceux qui sont eux-mêmes consultés, et de rendre par un récit les caractères d’un contexte qui aideront à la décision : arguments, autorités, textes. Il existe des consultations canoniques qui cherchent à examiner l’accord avec le droit canon, et des consultations casuistiques qui visent à apprécier la conformité de l’action avec les valeurs et les normes morales de l’Église.
Les consultations canoniques. La 14e consultation du tome IV des Consultations canoniques sur les sacremens de J.-P. Gibert (1660-1736) aborde la rupture du jeûne eucharistique. Elle est originale à deux titres : elle va conclure à la licéité d’une action qui semble contraire au précepte (manger une pomme) ; elle construit une argumentation de toute pièce : « […] dans les loix de l’église, il n’y a rien de précis pour la résolution de sa difficulté, ne s’en trouvant aucune qui en parle expressément ; […] ainsi je suis contraint de chercher ailleurs des principes pour la décider »24J.-P. Gibert, Consultations canoniques sur les sacremens…, t. IV. Concernant l’Eucharistie…, Paris, Jean Mariette, 1725, p. 132-133.. La délimitation du discours est double : par des marqueurs extérieurs (paratexte et péritexte : présence dans la table des matières, intertitres, titre de section, chapeau mis en italiques), par des marqueurs internes au texte (déictique personnel et temporel ; contexte – destinataire puis double destinataire, sollicitation, présentation des objections). Comme toute consultation, le segment est découpé par la disposition voulue par l’auteur lui-même. L’unité du thème fait le segment discursif. Gibert rend une consultation et répond à une sollicitation, qui lui vient d’un abbé anonyme dont le correspondant de Gibert est le directeur : « […] je vais éclaircir avec plaisir sa difficulté touchant les jeunes gens qui vont quelquefois à la communion, après avoir mangé quelque dragée, ou pomme, noisette, ou autre petite bagatelle […] »25J.-P. Gibert, op. cit., p. 131-132..
Le doute de l’abbé est motivé par une norme : les lois de l’Église ordonnent de communier à jeun, suivi d’une application : la défense de prendre quoi que ce soit avant de communier. S’il faut être à jeun pour communier, il faut alors être dans la situation du jeûneur. L’abbé énonce un principe : le but du jeûne est de rendre honneur à Jésus-Christ. Manger déroge à cet honneur. Il distingue le jeûne eucharistique et le jeûne naturel ; il évoque les canons qui encadrent la célébration de plusieurs messes consécutives : si plusieurs messes doivent être dites, il ne faut pas prendre l’ablution à la première. Des exemples sont produits : des prêtres ont été condamnés à se contenter de pain et d’eau pour avoir communié sans avoir préalablement jeûné. Le raisonnement de l’anonyme peut se présenter ainsi : norme et l’application qui s’en déduit ; principe et sa conséquence tirée ; motivation par des textes sacrés ; exemples. La réponse de Gibert va consister à reprendre ces principes et à retourner la distinction entre le jeûne eucharistique et le jeûne naturel.
Gibert énonce trois principes26V. D. Boissonnet qui analyse cette consultation dégage trois principes mais différents de ceux ici présentés, Dictionnaire alphabético-méthodique des cérémonies et des rites sacrés…, t. 2, in J-P. Migne, Encyclopédie théologique, t. 16, Petit-Montrouge, J.-P. Migne, 1846, c. 245-247 : le jeûne spirituel est plus nécessaire que le jeûne matériel ; on ne pèche dans la communion que si le péché est mortel ; le jeûne requis par la communion, quoique plus rigoureux, n’est pas d’une autre nature que le jeûne ecclésiastique. Cela l’amène à deux conclusions intermédiaires : rompre le jeûne eucharistique n’est pas pécher mortellement ; enfreindre le précepte du jeûne eucharistique n’est pas un péché mortel si la matière est une chose « légère ». Un principe intermédiaire permet d’assurer la transition entre les principes posés en prémisses et les conclusions intermédiaires : une faute vénielle ne peut pas devenir une faute mortelle. Ce principe est lui-même soutenu par une thèse : le but du jeûne eucharistique ne peut pas changer la nature de la faute. Les conclusions sont renforcées par la citation de conciles et de canons (Tolède, c. 2 ; Mexique, l. 3, tit. 15, § 13 ; le Decretum de Burchard de Worms, XIX, 527Patrologiae Cursus Completus…, t. 140, Petit-Montrouge, J.-P. Migne, 1853, c. 963, A-C.mais aussi par un parallèle avec la résolution d’un cas de simonie. Le raisonnement de Gibert se présente ainsi : principes généraux ; conclusions intermédiaires ; règle de dérivation des premières aux secondes, cela grâce à un principe intermédiaire ; restrictions (ce qui a été condamné l’a été pour des raisons de décence et non au titre de manquement d’un précepte – boire de l’urine ; une collation n’est pas une « petite bagatelle »). Ce qui est véniel ne peut donc pas devenir mortel, quand bien même la fin avouée de l’action serait de vénérer Jésus-Christ. La conclusion ne signifie pas que manger une petite bagatelle ne rompt pas le jeûne, mais elle affirme que cette action n’est pas une faute mortelle.
Les consultations casuistiques. La préface du Dictionnaire de cas de conscience de
A. A. Lamet (1621-1691) et G. Fromageau (1640 ?-1705) souligne la particularité de l’ouvrage : « Nous avons rangé cette Collection en forme de Dictionnaire […] »28A. A. de Lamet, G. F romageau, Le dictionnaire des cas de conscience…, t. I, Paris, Aux dépens de la Compagnie, 1740, p. I dont celui de Pontas offre le modèle. Les thèmes abordés sont d’abord des résolutions effectivement rendues par un Conseil de conscience. La segmentation du discours casuistique est indiquée par plusieurs marqueurs. Les marqueurs externes sont communs aux dictionnaires de cas de conscience. La forme du dictionnaire est maintenue à trois titres : l’ordre alphabétique ; un propos introductif (une « dissertation » ou un simple renvoi à d’autres textes – catéchismes, livres de théologie morale) ; une organisation de la rubrique (un sommaire du cas et de sa résolution ; le développement en deux temps : « demande », « réponse »). Les marqueurs internes découlent du genre choisi : une collection de consultations. Chaque entrée décline des cas pour lesquels des théologiens ont été sollicités ; les « réponses » sont datées et signées. Le contexte est rappelé (date, mention de l’officialité), viennent un récit, puis la suite des dépositions, des interrogatoires, la reprise des points établis comme points pertinents pour le traitement casuistique. Le discours revient au temps présent par la mention des docteurs consultés.
Le jeûne est abordé à l’occasion de diverses entrées : « Carême », « Eucharistie », « Jeûne », « Messe ». Le second cas de l’entrée « Messe » évoque la célébration de deux messes par un prêtre « […] d’une vie peu reglée […] »29Lamet, Fromageau, op. cit., t. II, c. 183 tandis que le cas V mentionne un prêtre qui « […] étant tombé en déménce [sic], dit néanmoins la Messe par habitude […] »30Lamet, Fromageau, op. cit., t. II, c. 191. : rien n’assure que ces prêtres ont validement consacré l’hostie ni qu’ils ont communié à jeun. Comme rien n’assure que le prêtre dément ait su ce qu’il prenait dans sa bouche31« […] une personne ne seroit pas censée véritablement communier, qui mangeroit un [sic] Hostie consacrée, ne croyant pas qu’elle le fût […] », Lamet, Fromageau, op. cit., t. II, c. 194., il aura fort bien pu ne pas être à jeun. Le premier Cas d’« Eucharistie » rapporte, puis examine une plainte : le Promoteur d’une officialité mène une enquête sur les conditions dans lesquelles le prêtre Maevius aurait consommé l’hostie transportée dans un corporal alors qu’il l’avait réservée pour un homme en passe de mourir, et dont il apprend la mort en se dirigeant vers le domicile du défunt : « […] ayant reconnu que la sainte Hostie étoit fracturée, il la consomma en chemin, étant à jeun […] »32Lamet, Fromageau, op. cit., t. I, c. 1088.. Le Promoteur insiste surtout, dans l’interrogatoire de Maevius, sur l’assurance qu’il pouvait avoir soit de la division de l’hostie, soit des raisons qui l’ont porté à garder par devers lui l’hostie, soit des conditions de préservation des parcelles de l’hostie contre la dispersion en pleine campagne par le vent – mais non pas sur l’état du prêtre (a-t-il pris quelque nourriture ou non ?).
Le modèle de raisonnement est le suivant : les données, celles venant des déposants et celles venant du curé, sont construites par les questions du Promoteur, reprises ensuite par les Docteurs. Non seulement il s’agit d’énoncés, mais encore le contenu ces énoncés a été sollicité par les questions posées. D’autre part, ces énoncés sont moins des verbatim que des restitutions n’ayant sens et pertinence qu’en rapport avec ces questions – ce sont des constructions. Les données sont ainsi des énoncés dérivés, dont l’autorité est établie par un tiers organisateur du contexte : le Promoteur. Les données sont ensuite déplacées : la question examinée par les Docteurs, celle-là même de l’en-tête du Cas, devient s’« […] il est permis à un Prêtre de se communier lui-même hors l’action du sacrifice […] »33Lamet, Fromageau, op. cit., t. I, c. 1090.. Ce déplacement est autorisé par les motifs de la plainte : le différend de Maevius avec un paroissien qui l’accuse de relations ambiguës avec son épouse, et un différend avec son propre frère. Le jeûne n’est pas la motivation de l’enquête ; établir la sincérité du jeûne n’est pas la finalité du raisonnement. Quatre principes sont donnés en s’appuyant sur des auteurs (Suarez, Sylvius, Diana, Cajetan, Thomas d’Aquin) qui fournissent les fondements : se communier soi-même n’est interdit ni par le Droit divin, ni par les textes de l’Église, ni par la coutume, ni par la convenance. Deux restrictions tempèrent le troisième principe : ne pas se communier soi-même est un « non-usage » (aucune coutume positive ne l’interdit selon Suarez) ; l’état de nécessité doit être établi. Cette dernière restriction est elle-même contrebalancée par d’autres auteurs : se communier est une action éloignée de l’usage commun sans être pour cela un crime. La conclusion est celle de la licéité de l’action avec des restrictions qui portent non sur l’action mais sur la disposition de l’agent. Ces restrictions sont des circonstances – dont celles de la disposition d’esprit où était Maevius quand il a ouvert le corporal (absence de piété ; insuffisante préparation spirituelle). Elles n’ont pas valeur de principes ; les circonstances qui leur servent de caution sont des circonstances de l’agent et non celles de son environnement.
Les Dictionnaires de cas de conscience. Comme tout dictionnaire, le découpage du segment dépend de l’entrée par l’ordre, en lui-même arbitraire, de l’alphabet. Pourtant cet ordre arbitraire peut contenir une continuité invisible qui relie des thématiques éloignées par la distance des lettres de l’alphabet. Ainsi la consommation de tabac figure à l’entrée « Messe » dans le Dictionnaire de J. Pontas (1638-1728). Il y a bien prélèvement d’une séquence et organisation d’un segment du discours casuistique. Au sein même de la rubrique, le discours est divisé en définition et rappel du thème abordé, puis il est décliné par des cas qui précisent et complètent les dispositions générales. Tout au long du cas, des segments apparaissent : hypotyposes, descriptions ; rappels des textes sacrés, des décrétales, des docteurs, des conciles, des théologiens ; citations de périodiques ; discussions des possibilités de décisions en balance ; décision finale.
Le Dictionnaire de cas de conscience de Pontas aborde la rupture du jeûne eucharistique à propos du tabac. Le Cas VI évoque André, prêtre, qui prend du tabac soit en prise soit en mâchicatoire34J. Pontas, Dictionnaire de cas de conscience…, t. 2, Paris, Le Mercier, Langlois, Josse et al., 1726, c. 1387-1389. Cas repris dans F. Morenas, Dictionnaire portatif des cas de conscience…, t. 2, Lyon, J.-M. Bruyset, 1759, p. 79-80.. Est-ce matière à péché contre le précepte du jeûne ? Le raisonnement prend la forme suivante. Les données sont ici des principes dont les uns sont des définitions (le jeûne naturel), les autres des assertions sur la physiologie du corps humain : parmi les voies empruntées par les éléments extérieurs pour arriver dans le corps de l’homme, les unes sont licites (avaler sa salive) alors que les autres ne le sont pas (avaler la fumée). Ces principes sont appliqués au tabac et à son usage, permettant une conclusion (si le tabac prisé et le jus de tabac mâché ne menacent pas le jeûne naturel, la fumée avalée en revanche le rompt). Deux réserves sont apportées : la première excuse de péché (avaler malgré soi du suc du tabac ou de la salive qui en est chargée) ; la seconde est blâmable (vouloir avaler le suc du tabac) et tient à la convenance, c’est-à-dire à la place que doit occuper un ecclésiastique. Cette seconde réserve trouve deux fondements de portée normative différente : la bulle du pape Urbain VIII du 30 janvier 164235Magnum bullarium romanum…, t. 4, Lyon, P. Borde, L. Arnaud, et C. Rigaud, 1655, p. 227-228. C. Barbier, Histoire du tabac, Paris, Gustave Havard, 1861, p. 40-42. ; l’ordonnance de Louis-Anne Aubert de Villeserin, évêque de Senez (1er novembre 1677). La bulle d’Urbain VIII n’a pas trait spécialement à l’infraction d’une norme morale ou d’un précepte, ni à une autre conception physiologique, mais elle condamne l’indécence de cette pratique qui incommode les lieux sacrés (humeurs dégoûtantes ; odeurs repoussantes). L’ordonnance défend à tous les ecclésiastiques de fumer du tabac, et elle interdit : « […] aux Prestres d’user du tabac en poudre avant que de dire la messe » 36L.-A. Aubert de Villeserin, Instrvctions et Ordonnances pastorales de Monseigneur l’Evesque de Senez, Au chasteav episcopal de Senez, Claude Marchy, 1678, p. 624.. Le savoir médical (Paolo Zacchia, 1584-1659) confirme ces principes : la connaissance scientifique est à la fois une donnée factuelle, un principe, et le principe d’une restriction37« À quoi il [Zacchia] ajoûte avec raison, que ceux qui mâchent les feüilles du tabac violent le jeûne naturel selon quelques Canonistes », J. Pontas, op. cit., c. 1388..

Les conférences ecclésiastiques. Les conférences ecclésiastiques réunissaient des prêtres d’un même diocèse afin d’assurer la formation théologique du clergé. En rétablissant les conférences ecclésiastiques, P. S. de Dreux-Brézé (1811-1893), évêque de Moulins, les double d’examens annuels afin de compléter la formation des jeunes prêtres par : « […] la reprise et le développement de celles commencées pendant les années trop courtes de leur éducation ecclésiastique »38P. S. de Dreux-Brézé, Lettre pastorale de Monseigneur l’évêque de Moulins, au clergé de son diocèse, à l’occasion de la reprise des Conférences ecclésiastiques, et de l’établissement des examens pour les jeunes prêtres, Moulins, Imprimerie de P.-A. Desrosiers, 1854, p. 92.. Reste la question même du discours casuistique dans le genre des Conférences ecclésiastiques : le texte est d’abord le compte-rendu de la séance par un secrétaire, mais un double de ce compte-rendu sera envoyé à l’Évêché39« Le secrétaire tient note des principaux développements et des conclusions, ainsi que du contenu des différents rapports écrits qui doivent être, après la séance, remis entre ses mains pour lui faciliter la rédaction de son procès-verbal. Il tient note aussi de la discussion orale et de l’opinion émise par la Conférence. Il rédige du tout un résumé précis et substantiel, lequel est lu au commencement de la réunion suivante, et, après son adoption, signé du Président et du Secrétaire », ibid., p. 102.. De ce double lui-même, deux copies portant chacune les annotations de la commission épiscopale seront dressées, l’une reparaissant à la session suivante des conférences, l’autre restant à l’Évêché40« Ce procès-verbal, copié en double exemplaire et auquel on annexera les rapports écrits, devra être avec eux adressé à l’Évêché par le Président, immédiatement après la séance où il aura été adopté. Le Secrétaire aura soin d’écrire ce double exemplaire à mi-marge, afin que les membres de la Commission Épiscopale puissent écrire sur la partie restée en blanc les observations qu’ils croiront utiles. L’un de ces deux exemplaires ainsi annoté sera renvoyé à la Conférence, et l’autre gardé à l’Évêché », ibid., p. 102. Ainsi, il existe au moins trois discours casuistiques : le verbatim de la séance ; le texte annoté par la commission épiscopale et qui fera retour ; le texte annoté qui sera retravaillé et imprimé – à l’instar de ce qui se trouve dans les Conférences ecclésiastiques du diocèse d’Angers : les résultats de la seconde question de la conférence d’octobre 1716, portant sur l’eucharistie, sont publiés sans porter la moindre trace d’échanges ou de débats41Conférences ecclésiastiques du diocèse d’Angers. Sur le Sacrement de l’Eucharistie, Avignon, Charles Giroud, Claude Delorme, 1735, p. 279-318.. Le texte des conférences ecclésiastiques de Moulins annoncent elles-mêmes l’entrée du cas par une incise explicite. Mais le discours casuistique proprement dit commence avec l’exposé de la troisième conférence : « Loi du jeûne eucharistique par rapport au célébrant »42Compte-rendu des conférences ecclésiastiques du diocèse de Moulins. Année 1863, Moulins, Fudez, 1868, p. 488. Le cas qui termine la session porte sur la célébration d’une messe et il formule deux questions : lors d’une fête patronale, un prêtre qui n’est plus à jeun peut-il célébrer ? et s’il ne l’est pas, faut-il en avertir les fidèles ? Un principe unique est énoncé : une messe qui est de précepte n’autorise pas le prêtre à célébrer. Ce principe se décompose en deux éléments : un principe plus général (quand célébrer est obligatoire et quand ne pas célébrer est dérogatoire) et une donnée : la messe a lieu un jour de fête patronale. Le cas est alors déplacé et il se reformule en ces termes : ne pas célébrer peut-il être cause de scandale ? Deux réponses sont fournies, défendue chacune par un rapporteur. La première réponse est factuelle : elle consiste à en appeler à la réputation du prêtre (sainteté notoire, confiance des paroissiens) ; l’autre réponse est contre-factuelle : elle consiste à supposer la diffamation, d’autant plus contagieuse que le public de ces fêtes est notoirement composé d’étrangers à la paroisse. Selon la première, ne pas communier ne nuit pas à la réputation du prêtre ; selon la seconde, la réputation perdue atteindra la religion et ses ministres. Parce que le prêtre a la confiance de ses paroissiens, il peut célébrer sans scandale ; pour que le prêtre garde la confiance de ses paroissiens, et évite le scandale, il doit célébrer. La réponse reste équivoque : la messe est célébrée – l’eucharistie aura-t-elle lieu ? Quant à informer le public de la situation, aucune réponse des deux conférences citées ne fait appel à des principes, et toutes font appel à des situations l’une factuelle (il s’agit de taire l’information sur l’état du prêtre – et si elle est connue, elle ne doit pas être communiquée), l’autre contre-factuelle : si cette information venait à la connaissance du public, des débordements seraient à craindre, plus encore qu’il n’est d’ordinaire dans les temps de fêtes patronales. Ainsi le raisonnement peut se modéliser comme suit : Principe : il faut éviter le scandale ; Réserve : à moins qu’il soit déjà connu ; Donnée 1 : le prêtre n’est plus à jeun ; Donnée 2 : aucun autre prêtre n’est disponible ; Circonstances : la fête patronale (affluence, mobilité des paroissiens, festivités) ; Fonds culturel explicite : la réputation (du prêtre, des ministres du culte, de l’Église) ; Fonds culturel implicite : les festivités patronales sont toujours tenues pour excessives ; Conclusion : chanter la grand-messse.
Comparaisons. Conclusions. Ces trois structures argumentatives ne peuvent pas prétendre représenter toutes les démarches, mais comparées au modèle de Toulmin, elles donnent quelques indications sur la spécificité de l’argumentation dans les discours casuistiques. Le modèle de Toulmin mobilise six notions : données, garanties, fondements, modalisateurs, conclusions, restrictions43S. Toulmin, Les usages de l’argumentation, tr. fr. P. de Brabanter, L’interrogation philosophique, Paris, PUF, 1993, p. 115 et sq.. Les modélisations précédentes ajoutent une distinction et trois nouveaux éléments : la réserve ; le contexte ; les circonstances ; le fonds culturel. Une restriction énonce une limitation : dans un nombre indéfini de situations définies (E1), l’action (p) doit être interdite44« Pour que deux énoncés soient en relation de Restriction il faut et il suffit […] Quant à la signification énonciative de la phrase résultante : – que les deux énoncés soient sémantiquement dans un rapport de contraire de telle sorte que – le deuxième énoncé nie (de façon antonymique) l’énoncé implicite qui serait la conséquence du premier dans le même pôle sémantique », P. Charaudeau, Langage et discours, « Langue Linguistique Communication », Paris, Hachette, 1983, p. 68 ; la réserve énonce une possibilité : dans un ensemble ouvert de situations (E1), l’action (p) reste permise. La restriction se formule par : non p si E1 ; la réserve se formule par : p à moins que E1. Le contexte se définit par le corpus de textes et d’écritures dans lequel s’insère la présentation du cas. Certes les fondements de Toulmin donnent une forme de contexte, mais il est étroitement dépendant de la garantie à laquelle il donne une justification. Il s’agit d’un contexte de premier rang. Les textes de théologie morale s’appuient sur une disposition des normes qui sont hiérarchisées, qui sont de diverse ancienneté, qui sont commentées les unes par les autres, qui sont contestées par des assertions venues d’autres sources (les docteurs de l’Église, les théologiens). D’autre part, le fonds culturel apporte aux Données un sens spécifique : les données ne sont pas des faits dénués de sens, leur sens n’est ni fixe ni fixé par avance. Ainsi, parmi les données du modèle des consultations casuistiques, se trouvent des énoncés – voire des énoncés formés par d’autres énoncés ou formés par les règles reconnues par les énoncés de premier rang. Ici, la notion de topoï introduite par Anscombre peut fournir un fondement : dans un énoncé, les topoï orientent le destinataire du discours dans le cheminement argumentatif45ensemble ouvert de situations (E1), l’action (p) reste permise. La restriction se formule par : non p si E1 ; la réserve se formule par : p à moins que E1. Le contexte se définit par le corpus de textes et d’écritures dans lequel s’insère la présentation du cas. Certes les fondements de Toulmin donnent une forme de contexte, mais il est étroitement dépendant de la garantie à laquelle il donne une justification. Il s’agit d’un contexte de premier rang. Les textes de théologie morale s’appuient sur une disposition des normes qui sont hiérarchisées, qui sont de diverse ancienneté, qui sont commentées les unes par les autres, qui sont contestées par des assertions venues d’autres sources (les docteurs de l’Église, les théologiens). D’autre part, le fonds culturel apporte aux Données un sens spécifique : les données ne sont pas des faits dénués de sens, leur sens n’est ni fixe ni fixé par avance. Ainsi, parmi les données du modèle des consultations casuistiques, se trouvent des énoncés – voire des énoncés formés par d’autres énoncés ou formés par les règles reconnues par les énoncés de premier rang. Ici, la notion de topoï introduite par Anscombre peut fournir un fondement : dans un énoncé, les topoï orientent le destinataire du discours dans le cheminement argumentatif45. Trois différences cependant : les topoï peuvent être créés à l’envi ; ils sont multiples, divers et contraires, comme le montrent les proverbes ; ils se trouvent dès les unités fondamentales de la langue – au niveau lexical46. Or le fonds culturel dispose d’une stabilité et d’une unité – il n’est pas non plus sans strates puisque l’allocation des connaissances et des compétences est diversement répartie selon la place et le rôle de chaque membre d’une culture. Ce fonds culturel nécessite une mémoire des usages et des pratiques effectives des discours, en même temps qu’il est investi par elle : chaque acte de discours construit, dans une fonction performative, la réalité qu’il énonce – tel le discours de Périclès. Cette notion de fonds culturel recouvre alors celle de mémoire discursive, « […] ensemble des savoirs consciemment partagés par les interlocuteurs […] »47 auquel Berrendonner ajoute des pré-requis culturels. Enfin, les circonstances restreignent le champ d’interprétation des données par le fonds culturel ; elles assignent des limites au champ des interprétations possibles depuis un même fonds culturel. Ce qui a du sens au regard des pratiques culturelles, n’a que ce sens possible eu égard aux circonstances.. Trois différences cependant : les topoï peuvent être créés à l’envi ; ils sont multiples, divers et contraires, comme le montrent les proverbes ; ils se trouvent dès les unités fondamentales de la langue – au niveau lexical4646 Id., p. 40.. Or le fonds culturel dispose d’une stabilité et d’une unité – il n’est pas non plus sans strates puisque l’allocation des connaissances et des compétences est diversement répartie selon la place et le rôle de chaque membre d’une culture. Ce fonds culturel nécessite une mémoire des usages et des pratiques effectives des discours, en même temps qu’il est investi par elle : chaque acte de discours construit, dans une fonction performative, la réalité qu’il énonce – tel le discours de Périclès. Cette notion de fonds culturel recouvre alors celle de mémoire discursive, « […] ensemble des savoirs consciemment partagés par les interlocuteurs […] »47A. Berrendonn er, « “Connecteurs pragmatiques” et anaphore », Cahiers de linguistique française, 1983, p. 230. auquel Berrendonner ajoute des pré-requis culturels. Enfin, les circonstances restreignent le champ d’interprétation des données par le fonds culturel ; elles assignent des limites au champ des interprétations possibles depuis un même fonds culturel. Ce qui a du sens au regard des pratiques culturelles, n’a que ce sens possible eu égard aux circonstances.

III. Modalisations

Il s’agira de montrer quels sont les lieux communs qui permettent d’inférer une conclusion. Parler de raisonnements casuistiques c’est évoquer une topique générale par laquelle des énoncés de normes se trouvent pouvoir être appliqués aux énoncés des faits. Ce sont les topoï qui permettent les liens d’inférence entre les énoncés48« […] le passage de r à c n’est pas purement arbitraire, il s’effectue en vertu d’un certain élément censé le garantir, le légitimer, le justifier – et cet élément, c’est le topos », D. Nicolet, « Topos et forme logique dans la théorie aristotélicienne de l’argumentation », in C. Plantin (éd.), Lieux communs, topoï, stéréotypes, clichés, Paris, Éditions Kimé, 1993, p. 459., qui garantissent le passage entre un argument et sa conclusion49« Le passage, qui peut être plus ou moins tortueux, fait appel à des principes, des conventions généralement admises ; l’ancienne rhétorique parlait à ce propos de “lieux”, de “topoï” », C. Plantin, op. cit., s. d. [1989], fiche 2, r.. Par ces topoï, les raisonnements casuistiques entendent réduire, supprimer, ou ignorer la distance qui sépare le licite de l’illicite. De la même manière que sur un nuancier on passe d’un vert affirmé à un bleu proclamé par un ensemble de teintes proches l’une de l’autre, de même une action en elle-même anodine, acceptable voire valorisée, peut amener progressivement ou être ramenée à une action franchement incompatible avec les mêmes normes morales reconnues50C. Perelman, Le raisonnable et le déraisonnable en droit…, « Bibliothèque de philosophie du droit », Paris, LGDJ, R. Pichon et R. Durand-Auzias, 1984, p. 63. Une loi de l’Allemagne impériale d’avant 1914 punissait d’une peine de prison toute personne défilant avec un drapeau rouge le 1er mai.. La section présentera des lieux en tant qu’ils sont des matrices de raisonnement et pour autant que ces matrices sont issues du discours et de ses composants (les connecteurs – et au premier chef, les locutions adverbiales).
Continuité et indivisibilité. Le procédé consiste à présenter comme une seule et même action l’ensemble des étapes ou des éléments discrets en lesquels néanmoins elle peut être divisée, et en évitant par conséquent qu’elle soit multipliée en autant d’actions différentes et identifiables séparément. Soit pour la difficulté de la sauvegarde du précepte du jeûne eucharistique, l’unité d’un repas. Qu’est-ce qu’« un » repas ? Le repas cesse-t-il après un laps de temps, entre le plat et le dessert lors d’une fête de famille par exemple ? Comment marquer le laps qui suffira pour inaugurer un nouveau repas ? Ces questions peuvent tomber sous le sens commun : rester à table, prendre les plats qui sont servis, suivre une continuité temporelle entre les différents plats, suivre un ordre des plats (pour nous : entrée, plat, dessert). Ces réponses reposent sur une précompréhension partagée de la nature d’un repas : précompréhension en cela que chacun sait de quoi il en retourne au sein d’une même société ou d’une même communauté de foi, précompréhension partagée en cela qu’elle est établie avant et sans explicitation ni explication. Mais ces questions sont poussées à leurs limites par les cas du jeûne. Il n’en va pas seulement de la question de l’identité d’un repas, qui renverrait à cette autre question de l’interprétation des termes, comme celle de la notion de « véhicule » dans la formulation du panneau : « L’entrée des véhicules dans ce parc est interdite »51C. Perelman, op. cit., 1984, p. 61.. Le repas pris avant le jeûne est un, et il ne peut être divisé en certaines sections temporelles sans se multiplier. La modalité consiste alors à soutenir que les séquences d’une même action font comme une et seule même action. Ainsi quand le prêtre consomme les parcelles de l’hostie consacrée qui étaient restées sur la patène, il ne peut procéder ainsi que parce que les parcelles appartiennent à une même séquence indivisible, celle de la consécration. La continuité et l’identité de l’action se doublent de celles des moments du sacrifice : les gouttes de vin qui restent sur le bord intérieur de la coupe sont séparées du liquide et elles peuvent être essuyées car l’intention du prêtre est : « […] de consacrer le vin qui y est comme un tout contenu, per modum unius »52J. Pontas, op. cit., t. II, c. 1387. Les arguments casuistiques étendent ce qui est communément compris comme formant un repas à des situations où « être un repas » ne répond plus tout à fait aux appréhensions communes. La question ici posée est celle de la limite de l’identité. À l’occasion d’une sollicitation sur les dispositions du jeûne de Carême dans la ville de Me. en B., Jacques de Sainte-Beuve (1613-1677) discutera du sens de ce qu’est « un bon repas »53pour un repas dans lequel on peut manger au-de-là de la suffisance, comme quand un homme mange en festin, ou qu’on luy sert plus que l’ordinaire […] », J. de Sainte-Beuve, Résolutions de plusieurs cas de conscience touchant la morale et la discipline de l’Église, t. I, Paris, G. Desprez, 1689, p. 198. quand il est sous-entendu que seuls les repas excessifs doivent être bannis pour observer le précepte. Il en conclut que tous les hommes sont astreints au jeûne parce que nul ne peut dépasser la quantité de nourriture suffisante pour vivre : le bon repas est celui qui apporte la nourriture suffisante pour vivre.
Continuité et diversité. Les différences de degré (« peu à peu »). Ce procédé consiste à égaliser, aussi bien sous le regard de la qualité que de la valeur morale, des éléments d’une même série sans que l’on sache a priori s’ils sont véritablement équivalents ou s’ils sont seulement comparables sous un même aspect. Le procédé se trouve exprimé par l’expression courante « peu à peu » – « de fil en aiguille » est une variante qui apporte à la série des éléments une détermination causale ou qui semble, par analogie, avoir une détermination causale. Il se distingue du « procédé des étapes » présenté par Chaïm Perelman, qui, pour convaincre de traverser l’intervalle qui sépare d’une fin ultime, consiste : « […] à diviser cet intervalle en sections, en plaçant des jalons intermédiaires, en indiquant des fins partielles dont la réalisation ne provoque pas une aussi forte opposition »54C. Perelman, L. O lbrechts-Tyteca, Traité de l’argumentation. La nouvelle rhétorique [1988], « Fondamentaux », Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2008 (6e éd.), p. 379.. Le procédé des étapes veut rapprocher d’une fin connue, et souhaitable pour celui qui l’utilise. Or la poursuite d’une fin est absente dans le procédé « peu à peu ». À cet égard, si boire de l’eau est permis, boire une décoction médicinale le sera aussi, et viendront « peu à peu » la boisson qui réconforte (le bouillon), la boisson qui nourrit (le chocolat), enfin la boisson qui est agréable aux sens (les limonades). Il s’agit d’éléments qui sont équivalents du point de vue de la qualité physique : ils partagent le même état liquide. Le même argument se retrouve dans le traité de Sénèque sur les Bienfaits : le père dont le fils a reçu un bienfait, s’il estime devoir rendre ce bienfait, doit-il s’en acquitter ? Et le cas échéant, pourquoi serait-il le seul à rendre le bienfait – pourquoi pas la mère, le grand père et, de proche en proche, pourquoi pas tous ceux qui sont attachés à la personne du père d’une manière ou d’une autre (les esclaves, par exemple)55« Le retour de ce bienfait ne doit pas être demandé au père ; si en échange il fait quelque acte de bienveillance, il est juste et non reconnaissant. Car une telle obligation ne saurait avoir de limite : si le père est obligé, la mère l’est aussi et l’aïeul et l’oncle paternel et les enfants et les alliés et les amis et les esclaves et la patrie ! Où donc le bienfait commence-t-il à s’arrêter ? Voici en effet qu’arrive sournoisement le sorite insoluble, auquel il est difficile de mettre un terme parce qu’il se glisse peu à peu, mystérieusement, et ne cesse de gagner du terrain », Sénèque, Des Bienfaits, V, XIX, 8-9 in Sénèque, Entretiens. Lettres à Lucilius, éd. par Paul Veyne, « Bouquins », Paris, Robert Laffont, 1993, p. 522-523. ? La question ici posée est celle des limites d’un ensemble. Est-il légitime de classer dans un même ensemble des éléments qui n’entretiennent que des relations de ressemblance sous un aspect seulement ? N’y aurait-il pas dans cette série un élément qui, quelle que soit la ressemblance qu’il présente avec les autres éléments, suffit à interrompre la série ? Par exemple, le seul fait de transformer le corps, fût-ce pour rétablir la santé, et alors que cette santé est l’une des conditions pour pratiquer le jeûne, pourrait marquer le terme de la série. Mais tel est l’intérêt de cette stratégie argumentative : réfléchir à la continuité ou à la discontinuité des éléments d’une série ; mettre en question la clôture de l’ensemble dans lequel les éléments sont placés en série. Ainsi l’introduction de nouvelles substances venues des Amériques, comme le tabac, force à réfléchir sur la continuité des éléments qui peuvent passer de la bouche à l’estomac, par la salive. De même l’introduction de nouveaux procédés médicaux, comme le lavage gastrique, impose la même réflexion. Le malade qui s’introduit dans l’estomac, à l’aide de la pompe gastrique, une certaine quantité d’eau, et la retire ensuite, a-t-il vraiment bu56A. B., « Les lavages d’estomac et la sainte communion », Le Canoniste Contemporain, 1897, p. 138-144. ? Se pose ici la question de la clôture du champ d’application de la norme.
Continuité et progressivité. « À la longue… », « Au fil du temps ». Ce procédé consiste à faire accepter voire à légitimer, aussi bien sous le regard de la qualité que de la quantité et de la valeur morale, une série de mêmes éléments posés comme identiques, semblables, comparables, en les plaçant dans une évolution temporelle – et à poser que cette évolution est doublée de plus d’une relation causale. Ce procédé trouve son expression de sens commun avec : « à la longue ». Ainsi tous les textes, quelle que soit l’époque où ils ont été écrits, insistent sur la plus grande dureté des jeûnes des époques passées57« Tous ces Religieux [en France] suivoient la regle de saint Benoit ; mais la discipline n’y étoit pas si exacte qu’en Orient [,] on y travoilloit moins, & le jeûne étoit moins rigoureux », « Religieux et Religieuses », Lamet, Fromageau, op. cit., t. II, c. 577-578 ; Sainte-Beuve constate que le jeûne du mercredi pratiqué dans l’Église primitive a disparu, que celui du vendredi a été transformé. J. de Sainte-Beuve, op. cit., t. II, 1692, Cas CLXIV, p. 543-545. et sur le relâchement progressif58« On étoit si accoutumé au langage des Peres & des Peuples de ces tems-là, où jeûner c’étoit ne pas dîner, & réciproquement dîner c’étoit ne pas jeûner, que plusieurs s’imaginerent que ce changement du souper en dîner étoit le tombeau du jeûne dans l’Église. Un changement si considérable ne s’est point fait tout à coup ; il n’est venu que par degrés au point où l’Église s’est trouvée enfin obligée de le tolérer », A. Baillet, Les vies des saints composés sur ce qui nous est resté de plus autentique & de plus assuré dans leur Histoire…, t. IX, Ire partie, Paris, Estienne-François Savoye, 1739, p. 71. – comme si, à la longue, ce qui était primitivement rejeté était devenue licite. Ainsi encore, puisque l’eucharistie réclame avant tout le jeûne spirituel, si prendre une dragée avant la communion, peut être objet de scandale, à la longue, le jeûne matériel apparaîtra comme moins important, voire non requis. Un procédé voisin consisterait à soutenir « de plus en plus » dans sa variante temporelle de continuité et de fréquence (et non dans sa variante quantitative d’addition d’éléments).
N’y aurait-il pas cependant une limite à cet argument qui finirait par produire ce qui est contraire à la prescription ? Le premier intérêt de l’argument de la progressivité est de correspondre aux faits : le sens de l’eucharistie a changé depuis son institution – ce qui évite la judiciarisation de la norme que combattait au demeurant le Christ. L’autre intérêt, plus important en tant qu’argument, est de placer la norme dans un processus évolutif et interactif avec les normes de la société des esprits (la communauté des docteurs) et de la société séculière. L’intérêt de Pascal se comprend bien quand il conteste la légitimité des Docteurs de la Compagnie : il s’agit de prévenir l’argument de la progressivité, en ne reconnaissant comme autorité instituée que la norme primitive (les textes des évangiles) tout en destituant toute production, dans le temps et dans le siècle, de normes par d’autres sources d’autorité (en l’espèce, la Compagnie des 24 docteurs). Le procédé est donc intéressant en ce qu’il permet l’enrichissement de la norme, d’une part par un déploiement de cas possibles, et d’autre part en intégrant les interprétations. Se pose ici la question de l’adaptation de la norme au réel et aux interprétations diverses qu’il est possible de lui donner.
Continuité et exception repoussée. « Sauf si » vs « tant que ». Ce procédé consiste à admettre que tous les termes d’une série ont même importance et même valeur pour autant que et tant que la série reste close. L’expression « sauf » marque à la fois la possibilité d’une rupture, comme elle conforte l’unité ontologique et axiologique de la série. Ainsi la rupture du jeûne n’est jamais franchie sauf si un aliment nutritif, comestible et digestible est pris volontairement par le sujet. L’expression contraire est : « tant que », et elle indique la clôture de la série en suggérant qu’elle est mise en péril. Ainsi tant que l’agent ingère sans l’assimiler, sans le vouloir ou bien, dans les cas contraires, sans que cela engage son consentement, le jeûne eucharistique n’est pas menacé.
Les lieux communs fournissent aux arguments casuistiques les règles de passage permettant d’inférer une conclusion. Ces sortes d’enchainements peuvent également être recensées dans une typologie.

IV. Typologie

Outre les raisonnements qui apparaissent implicitement dans les argumentations, les discours casuistiques mobilisent des raisonnements qui ont fait leurs preuves dans d’autres domaines. Seront envisagés ici les lieux qui permettent d’inférer d’un argument à un autre qui est alors présenté comme sa conclusion59« Le lieu correspond à un type d’argument, c’est une forme argumentative vide, qu’une occasion vient remplir », C. Plantin, Essais sur l’argumentation, Paris, Éditions Kimé, 1990, p. 238.. Dans les suppositions faites pour envisager les sorties du jeûne, se trouvent cinq formes de raisonnements casuistiques : le sorite, la pente glissante, l’effet de seuil, le passage à la limite (inférieure ou supérieure)60Le raisonnement par l’absurde ne peut pas appartenir à la liste : il supposerait que soit adopté le contraire du contenu prescrit par une norme afin, si une contradiction survenait au cours de la démonstration, de conforter la pertinence de la norme. Or, d’une part, un théologien ne peut pas partir d’une prémisse qui irait à l’encontre des normes reçues, d’autre part l’objectif n’est pas de valider le contenu prescriptif d’une norme : il est de montrer jusqu’où s’étend l’empire de la norme et surtout de forcer la norme à s’accommoder aux contraintes du réel..
Le sorite. Dans la rhétorique, le sorite est un raisonnement graduel dans lequel les attributs doivent devenir les sujets : l’attribut de la première proposition devient le sujet de la seconde, l’attribut de la seconde devient le sujet de la troisième ad libitum. L’auteur de l’Application de la logique à la rhétorique donne en exemple Cicéron (Tusculanes, III, VII) qu’il adapte dans sa citation :
« Celui qui est courageux, a une grande âme ; celui qui a une grande âme est invincible ; celui qui est invincible méprise les choses d’ici bas et les regarde comme au-dessous de lui ; or on ne peut mépriser les choses qui peuvent nous causer du chagrin : d’où il faut conclure que l’homme courageux ne se laisse point abattre par le chagrin »61Application de la logique à la rhétorique…, Paris, Amable Costes, 1820, p. 85.
Le sorite est une construction de l’esprit et il suit l’ordre des raisons. Il procède en trois temps : réitération d’une même opération ; opération faite par l’homme (par une action ou par sa pensée) ; opération sur des entités homogènes, discrètes, substituables. Les Mégariques proposent deux sorites : le Tas, le Chauve. Quel est le grain qui, retiré d’un tas, fera que l’on ne soit plus en présence d’un tas ? Quel cheveu perdu fera d’une tête couverte une tête nue ? Dans l’argumentaire casuistique, la circonstance de la quantité relève de cette sorte d’argument : quel est le quantum de nourriture, pour le jeûne ecclésiastique, qui fera que le chrétien entre dans un repas et qu’il n’est plus dans le temps d’une collation ? ou bien quelle quantité de nourriture fixer pour ne pas déroger au précepte ?
L’effet de seuil consiste à passer d’un état à un autre à partir du franchissement d’une limite dont l’assignation exacte ne peut pas être donnée. Sont de cette sorte dans l’argumentation classique : le creusement de la pierre par les gouttes d’eau, la fracture des roches par des plantes62« Le raisonnement est identique à celui qui concerne l’usure par les gouttes et la fracture des pierres par les plantes qui y poussent », Aristote, Physique, VIII, 3, 253b in Aristote, OEuvres complètes, Paris, Flammarion/Les Belles Lettres, 2014, p. 668.. Ici, le temps joue un rôle alors qu’il n’existe que comme condition de possibilité de la réitération dans le sorite. L’effet de seuil a pour condition la durée au sens que Bergson lui donne, ou le temps de la nature. Il suit l’ordre des choses. L’opération est réellement faite et elle n’est pas une simple construction mentale. Dans le sorite le temps est du côté de l’opérateur, dont la pensée ou les gestes ajoutent une unité à une autre unité. Ici le temps est du côté du processus lui-même. L’argument de l’effet de seuil consiste à montrer qu’un fait licite conduit, par la force des lois naturelles et indépendantes de la volonté du sujet, à un fait à propos duquel la question de la licéité se pose. Mais comme le processus est un continuum, rien ne peut faire accroire que l’enchaînement est arbitraire et que le résultat obtenu doive être, pour cette raison, réprouvé. Le raisonnement est illustré par Hermann, personnage du roman de Nabokov, La méprise63« Supposons que je tue un singe. Nul ne me touche. Supposons que ce soit un singe particulièrement intelligent. Nul ne me touche. Supposons que ce soit un nouveau singe… une race glabre et parlante. Nul ne me touche. En montant avec circonspection ces subtils degrés, je puis grimper jusqu’à Leibniz ou Shakespeare et les tuer, et nul ne me touchera, parce que tout aura été fait si graduellement qu’il sera impossible de dire à quel instant fut passée la limite au-delà de laquelle le sophiste s’attire des ennuis », V. Nabokov, La méprise [Despair, 1934], tr. fr. M. Stora, « Folio », Paris, Gallimard, 1991, p. 250.. Ainsi le sucre laissé dans la bouche avant minuit peut-il amener à une salivation telle que ce ne soit plus une substance emportée par la salive et donc anodine, mais véritablement une substance nutritive ? L’effet de seuil est l’un des enthymèmes de la Rhétorique : « […] il n’est pas possible que si un est un bien deux soient des maux. C’est un lieu complètement paralogique » (II, 24, 1401a)64Aristote, op. cit., 2014, p. 2710. Or l’effet de seuil montre bien, dans la prise de médicament par exemple, qu’une dose peut être profitable mais que le double de la dose peut être fatal.

La pente glissante est cet argument qui, pour réfuter une proposition initialement acceptée ou acceptable, montre qu’elle conduit par degrés continus ou par paliers discontinus, à une autre proposition qui, celle-ci, n’est plus partagée65« Il consiste à dire que telle action, même si elle peut sembler anodine et raisonnable, ne doit pas être entreprise, parce que si elle l’est, alors, en vertu des mêmes principes, telle autre, plus grave deviendra nécessaire, puis telle autre, encore plus grave et ainsi de suite ; et qu’il n’y aura plus de limite […] », C. Plantin, Dictionnaire de l’argumentation, « Langages », Lyon, ENS Éditions, 2016, p. 443.. Bernard Williams souligne que cet argument a cours dans les questions d’éthique médicale ; il en évoque deux formes : l’horrible résultat et le résultat arbitraire (qui sera considéré ci-après avec la stratégie des différences de degré). Cet argument confronte des valeurs alors que le sorite ne met en présence que des faits – même si des valeurs peuvent leur être attachées (petitesse, grandeur). D’autre part, la pente glissante met également en présence des agents qui ne partagent pas les mêmes valeurs. Enfin elle se situe dans un contexte que des normes organisent. Un élément dans une série de conséquences vient interrompre leur consécution parce que le terme nouveau est tenu pour inacceptable. Alors que la consécution suit des règles de déduction, le point d’arrêt de la pente glissante survient quand le jugement conteste la vérité matérielle du résultat obtenu par ce procédé. Ainsi à quel moment le tabac porte-t-il atteinte au précepte ? S’il est possible de le prendre en se couchant tard, puis en le prenant au lit, puis en le prenant après le lever, est-il acceptable de le prendre ensuite dans la journée66craindre que ceux qui se couchent tard, et qui prennent du tabac jusqu’à ce qu’ils se mettent au lit, et quelquefois après, ne donnent atteinte au rigide précepte que nous examinons, quand ils savent par expérience que le tabac passe aisément chez eux », P. Collet, Traité des saints mystères, t. I, Avignon, Fr. Seguin Aîné, Montpellier : Auguste Seguin, 1816, p. 60. ? Pour le jeûne ecclésiastique, Jacques de Sainte-Beuve admet que l’on puisse prendre de l’eau d’orge entre les repas, si et seulement s’il s’agit d’un médicament ou si cela répond à un besoin. Davantage, du sucre et de la cassonade peuvent être ajoutés au breuvage67« Et pour ce qui est de ceux qui prennent de l’eau d’orge entre les repas, dans laquelle on met une ou deux cuillerées de sucre ou de castonade [sic], pour la rendre bonne : on répond, qu’en la prenant par maniére de médicament, ou de besoin, on y peut mettre cette quantité de sucre ou de castonade ; & qu’on ne peut point la prendre même sans sucre, ou sans castonade, sans besoin », J. de Sainte-Beuve, op. cit., t. I, 1694, p. 538..
Le passage de la limite inférieure consiste à minorer la valeur ou la place de l’un des termes d’une série de faits. Le raisonnement se trouve exprimé par les locutions : « si peu », « à peine », a minibus, et son contraire se trouve formulé par « presque ». « Être à peine en retard », c’est dire que l’on est à l’heure – sinon presque. Ces expressions ont été étudiées par O. Ducrot. Deux énoncés (p, p’) sont placés dans la même classe argumentative par un locuteur quand il les considère comme des arguments en faveur d’un même énoncé (r). Quand une relation d’ordre dans une même classe argumentative est possible, Ducrot parle d’échelle argumentative : un locuteur : « […] tient p’ pour un argument supérieur à p [ou plus fort que p] par rapport à r, si, aux yeux de ce locuteur, accepter de conclure de p à r implique qu’on accepte de conclure de p’ à r, la réciproque n’étant pas vraie »68O. Ducrot, Les échelles argumentatives, « propositions », Paris, Éditions de Minuit, 1980, p. 18.. Dans cette échelle, si avaler de la poussière ne rompt le jeûne eucharistique, une dragée le rompt à peine. J. L. Le Semelier (1660-1725 ?) parle de l’eau : « […] qui ne nourrit pas, ou pour parler plus exactement, qui nourrit fort peu […] »69J. L. L e Semelier, Conférences ecclésiastiques sur le décalogue, t. IV, Bruxelles, Les frères associés, 1759, p. 134, nous soulignons ; le jeûne ecclésiastique n’est pas rompu : « […] sur tout si l’on boit peu […] »70J. L. Le Semelier, op. cit., p. 135, nous soulignons. P. Collet (1693-1770) souligne que le prêtre qui met dans le calice du vin doit veiller à ne pas en mettre ni trop ni « trop peu »71« Il y met du vin, ni trop, ce qui auroit un air très déplacé de sensualité ; ni trop peu, parce que Jésus-Christ, en instituant l’Eucharistie, n’a pas dit : Gustate, mais Bibite », P. Collet, op. cit., t. II, p. 135..
Le passage à la limite supérieure : des faits sont poussés validement à des conséquences légitimes par elles-mêmes, mais qui contrarient les prescriptions qui avaient donné lieu à ces faits. Un élément d’une série continue et homogène vient interrompre cette série : minuit est-il marqué par le premier ou par le dernier coup de la cloche ? Quand le crachat est-il permis sans crainte de rejeter une parcelle de l’hostie consacrée ? quel est le délai à observer entre le recueil de l’hostie et le premier repas ? L’adjonction de poussière dans le chocolat suffit-elle à adultérer une boisson agréable pour n’en faire qu’une médication roborative ? Le passage à la limite se produit en faisant d’une conséquence d’un raisonnement la conclusion qui, par son contenu, semble appartenir à un registre argumentatif d’une autre nature. Tel était l’argumentation de J.-P. Gibert : si pour participer à l’eucharistie, le jeûne matériel est moins important que le jeûne spirituel, alors la consommation d’une dragée n’est pas un péché – du moins si le communiant est dans les dispositions spirituelles requises. « Être sur le point de » est une expression qui indique la possibilité du passage entre deux états dont celui qui serait réalisé est présenté comme une accession à une nouvelle dimension à portée radicalement contraire à l’état qui est quitté : « […] l’homme sur le point de mourir se sent brusquement à découvert et comme en première ligne […] »72V. Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien. 2. La méconnaissance. Le malentendu, « Points », Paris, Éditions du Seuil, 1980, p. 27..

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Loin d’être un ensemble de manoeuvres dilatoires et accidentelles, la casuistique est un exercice discursif et le discours casuistique présente une rigueur argumentative. Cette rigueur argumentative se manifeste sur ces trois points : les discours casuistiques sont portés par des structures argumentatives implicites ; ils déploient des stratégies discursives qui proviennent eux-mêmes des éléments discursifs utilisés ; ils mettent explicitement en oeuvre des types de raisonnement. La casuistique n’est donc pas une discipline laxiste dans la construction et le déploiement de son argumentation – ce qui est une toute autre question que celle de la nature des solutions proposées : le débat ne porte pas ici sur le contenu des solutions avancées ou sur leur conformité avec les normes de l’Église. Autres conséquences du propos : les énoncés normatifs ne prennent sens que dans le contexte d’autres énoncés eux-mêmes pris dans d’autres discours (circulation des lettres, citations intertextuelles) ; les énoncés normatifs reposent sur une précompréhension de valeurs, de représentations et de pratiques propres à un ensemble stabilisé d’hommes ; ces énoncés normatifs viennent ordonner les circonstances pour les disposer en des ensembles ayant un sens provisoirement stabilisé :
A. M. Carr condamne, au xxe siècle, le caramel mais ne désavoue pas le chewing-gum, propre à sauvegarder le jeûne eucharistique. À tout cela la notion de mémoire discursive apporte le thème d’une continuité des discours, toujours portés par une pré-compréhension des pratiques langagières et des situations dans lesquelles celles-ci prennent corps, comme il apporte le thème du façonnage de ces pratiques par les discours casuistiques. Ce dernier point montrerait que la casuistique est autant une discipline prospective qu’une réflexion sur des cas enregistrés, qu’elle est autant une pragmatique qu’une discipline classant des énoncés selon les normes extérieures (textes normatifs de l’Église, des docteurs de l’Église, des théologiens). C’est dans le langage et par le discours que naît le cas. Mais, tout à l’inverse et tout aussi justement, le cas montre le pouvoir d’organisation dont disposent les énoncés casuistiques. Toute solution donnée étend le pouvoir des énoncés normatifs, transformant le réel décrit ou raconté à l’occasion des cas.

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